L'Imitation de Jésus-Christ
Livre troisième - De la vie intérieure
50. Comment un homme dans l'affliction doit s'abandonner entre les mains de Dieu
- Le fidèle: Seigneur mon Dieu, Père saint, soyez béni
maintenant et dans toute l'éternité, parce qu'il a été fait comme
vous l'avez voulu, et ce que vous faites est bon.
Que votre serviteur se réjouisse, non en lui-même ni en nul autre, mais
en vous seul, parce que vous seul êtes la véritable joie: vous êtes,
Seigneur, mon espérance, ma couronne, ma joie, ma gloire.
Qu'y a-t-il en votre serviteur qu'il n'ait reçu de vous, et sans l'avoir
mérité ?
Tout est à vous: vous avez tout fait, tout donné.
Je suis pauvre, et dans les travaux dès mon enfance. Quelquefois mon
âme est triste jusqu'aux larmes, et quelquefois elle se trouble en elle-même,
à cause des passions qui la pressent.
- Je désire la joie de la paix, j'aspire à la paix de
vos enfants, que vous nourrissez dans votre lumière et vos consolations.
Si vous me donnez la paix, si vous versez en moi votre joie sainte, l'âme de
votre serviteur sera comme remplie d'une douce mélodie et, ravi d'amour, il
chantera vos louanges.
Mais si vous vous retirez, comme vous le faites souvent, il ne pourra courir dans
la voie de vos commandements; alors il ne lui reste qu'à tomber à genoux
et se frapper la poitrine, parce qu'il n'en est plus pour lui comme auparavant, lorsque
votre lumière resplendissait sur sa tête, et qu'à l'ombre de
vos ailes il trouvait un abri contre les tentations.
- Père juste et toujours digne de louanges, l'heure est venue
où votre serviteur doit être éprouvé.
Père aimable, il est juste que votre serviteur souffre maintenant quelque chose
pour vous.
Père à jamais adorable, l'heure que vous avez prévue de toute éternité
est venue, où il faut que votre serviteur succombe pour un peu de temps au-dehors,
sans cesser de vivre toujours intérieurement en vous.
Il faut que pour un peu de temps il soit abaissé, humilié, anéanti
devant les hommes, brisé de souffrances, accablé de langueurs, afin de
se relever avec vous à l'aurore d'un jour nouveau, et d'être environné
de splendeur dans le ciel.
Père saint, vous l'avez ainsi ordonné, ainsi voulu, et ce que vous avez
commandé s'est accompli.
- Car c'est la grâce que vous faites à ceux que vous aimez,
de souffrir en ce monde pour votre amour, et d'être affligés autant de
fois et par qui que ce soit que vous le permettiez.
Rien ne se fait sur la terre sans raison, sans dessein et sans l'ordre de votre Providence.
Ce m'est un bien, Seigneur, que vous m'ayez humilié, afin que je m'instruise
de votre justice, et que je bannisse de mon coeur tout orgueil et toute présomption.
Il m'est utile d'avoir été couvert de confusion, afin que je cherche à
me consoler plutôt en vous que dans les hommes.
Par là j'ai appris encore à redouter vos jugements impénétrables,
selon lesquels vous affligez et le juste et l'impie, mais toujours avec équité
et justice.
- Je vous rends grâces de ce que vous ne m'avez point épargné
les maux, et de ce qu'au contraire vous m'avez sévèrement frappé,
me chargeant de douleurs et m'accablant d'angoisses au-dedans et au-dehors.
De tout ce qui est sous le ciel, il n'est rien qui me console; je n'espère qu'en
vous, ô mon Dieu ! céleste médecin des âmes, qui blessez et
qui guérissez; qui conduisez jusqu'aux enfers, et qui en ramenez.
Vous me guidez par vos enseignements, et votre verge même m'instruira.
- Père uniquement aimé, voilà que je suis entre vos
mains, je m'incline sous la verge qui me corrige.
Frappez, frappez encore, afin que je réforme selon votre gré tout ce qu'il
y a d'imparfait en moi.
Faites de moi, comme vous le savez si bien faire, un disciple humble et pieux, toujours
prêt à vous obéir au moindre signe.
Je m'abandonne, moi et tout ce qui est à moi, à votre correction. Il vaut
mieux être châtié en ce monde qu'en l'autre.
Vous savez tout, vous pénétrez tout, et rien ne vous est caché dans
la conscience de l'homme.
Vous connaissez les choses futures avant qu'elles arrivent et il n'est pas besoin
que personne vous instruise ou vous avertisse de ce qui se passe sur la terre.
Vous savez ce qui est utile à mon avancement et combien la tribulation sert
à consumer la rouille des vices.
Disposez de moi selon votre bon plaisir et ne me délaissez point à cause
de ma vie toute de péché, que personne ne connaît mieux que vous.
- Faites, Seigneur, que je sache ce que je dois savoir, que j'aime
ce que je dois aimer, que je loue ce qui vous est agréable, que j'estime ce
qui est précieux devant vous, et que je méprise ce qui est vil à vos
regards.
Ne permettez pas que je juge d'après ce que l'oeil aperçoit au-dehors,
ni que je forme mes sentiments sur les discours insensés des hommes;
mais faites que je porte un jugement vrai des choses sensibles et spirituelles, et
surtout que je cherche à connaître votre volonté.
- Souvent les hommes se trompent en ne jugeant que sur le témoignage
des sens. Des amateurs du siècle se trompent aussi en n'aimant que les choses
visibles.
Un homme en vaut-il mieux parce qu'un autre homme l'estime grand ?
Quand un homme en exalte un autre, c'est un menteur qui trompe un menteur, un superbe
qui trompe un superbe, un aveugle qui trompe un aveugle, un malade qui trompe un
malade; et les vaines louanges sont une véritable confusion pour qui les reçoit.
Car, "ce qu'un homme est à vos yeux, Seigneur, voilà ce qu'il est
réellement, et rien de plus", dit l'humble saint François.