DES SEPT DEGRÉS DE L'AMOUR
CHAPITRE III
DU TROISIÈME DEGRÉ DE L'AMOUR, A SAVOIR :
DE LA CHASTETÉ.
Suit le troisième degré
dans l'échelle d'amour, à savoir : l'innocence, la chasteté
de l'âme et la pureté du corps. Que le lecteur prête
toute son attention, je l'en supplie : Ce qui est nécessaire
pour celui qui veut obtenir la chasteté. Pour que l'âme (1)
de celui dont il est parlé soit chaste et pure, il est nécessaire
qu'il déteste et méprise pour l'amour de Dieu, tout amour,
tout penchant, toute affection désordonnée envers soi-même,
envers son père et sa mère, envers toutes les créatures
; de telle sorte qu'il n'aime soi-même et les autres créatures,
que pour le culte et le service de Dieu. Alors, il pourra dire avec le
Christ : Quiconque fait la volonté de mon Père, celui-là
est mon frère, ma soeur et ma mère : Matth. 12 Quicunque
fecerit voluntatem Patris mei, ille meus frater et soror et mater ;
et ainsi, il aimera son prochain, comme lui-même, et se conservera
pur. Qu'il ne souffre pas non plus de se laisser entraîner, captiver
et enchaîner par personne, soit en vertu de paroles, d'actes, de
présents, d'invitations, d'obséquiosités, de services,
ou sous les aspects de la sainteté. Car, bien que souvent ils n'envisagent
que l'esprit, ils se retournent enfin vers la chair ; et on ne peut s'appuyer
sûrement sur eux. Qu'il n'ait un amour violent pour personne, et
qu'il ne veuille en inspirer à personne ; car, quoique cet amour
ait l'apparence du bien, il a une mauvaise fin, et dégénère
en poison. Qu'il soit vigilant, plein d'attention et de prudence, pour
n'être pas trompé. S'il se laisse captiver et entraîner,
il se sentira abusé et joué. Qu'il fasse tout ce qui dépend
de lui, et prenne soin de lui-même, et qu'il aime Jésus comme
son unique époux. Qu'il lui reste uni fermement, à l'exclusion
de tous les hôtes étrangers, quels qu'ils soient, et demeure
avec lui d'une manière stable, en jouissant de sa bienveillance.
Qu'il le reçoive en lui-même ; et que, mettant en oeuvre toutes
ses facultés, il satisfasse avidement son amour. Il sera instruit,
nourri et dirigé par lui ; car il est lui-même son propre
fruit. Bien plus, malgré tous ses proches, il sera conduit par lui
dans le sein du Père, où il trouvera et expérimentera
la plus grande fidélité ; et il se sentira relevé
et remis de toute affliction et de toute nécessité. C'est
la vie de l'âme pure et chaste. - Reste la chasteté corporelle.
De
quoi se compose l'homme. Pour en dire quelque chose, il faut savoir
que l'homme a été composé par Dieu de deux natures,
(parties) à savoir : l'âme et le corps, ou la chair et l'esprit.
Et ces deux ne font qu'une personne dans la nature humaine, conçue
et née dans le péché. Et, bien que Dieu ait fait l'âme
pure et immaculée, cependant étant unie au corps, elle est
souillée de la tache du péché originel. Et de cette
manière, nous sommes nés dans le péché, dès
le sein maternel. Jean. 3 Car, ce qui est né de la chair, est chair,
et ce qui est né de l'esprit, est esprit. Et quoique l'esprit aime
sa chair, en vertu de sa génération naturelle, cependant,
dans la régénération, où la naissance se fait
en vertu de l'esprit de Dieu, le corps et l'âme sont opposés,
Gal. 5. Rom. 8 et ils se contrarient en luttant l'un contre l'autre, la
chair étant pleine de concupiscence contre Dieu et l'esprit, et
l'esprit étant avec Dieu contre la chair. Donc, si nous vivons suivant
les penchants et les appétits de notre chair, nous mourons dans
le péché ; mais si, au contraire, nous mortifions en esprit
les élans de la chair et nous l'emportons sur eux, nous vivons dans
la vertu. Le corps doit être aimé et hai. Il nous faut
donc haïr et mépriser notre corps, comme l'ennemi capital
qui désire nous éloigner de Dieu, pour nous entraîner
au péché. Et, de même, nous devons aimer et estimer
notre corps et la vie sensitive, en tant qu'il est l'instrument par lequel
nous servons Dieu. Car, sans le corps, nous ne pouvons pas honorer Dieu
et le servir par les actes extérieurs, à savoir : le jeûne,
la veille, la prière et les autres bonnes oeuvres de cette sorte,
qu'il nous faut justement et méritoirement accomplir ; à
tel point que nous devons librement nourrir notre corps, le désaltérer,
le vêtir ; afin que nous puissions alors être utiles à
Dieu, à ous-mêmes et au prochain. Nous devons fuir trois
vices de la chair. Et cependant, nous devons avoir un soin attentif,
pour éviter diligemment trois vices qui règnent dans la chair,
à savoir : la paresse, la gourmandise, la luxure, par lesquels un
grand nombre, doués même de bonne volonté, sont tombés
dans des fautes graves. Remèdes de la gourmandise,Et contre
la gourmandise nous devons choisir et embrasser
amoureusement la modération, la tempérance
et la sobriété ; nous privant toujours de quelque chose,
prenant moins qu'il nous est permis de le faire, de manière que
nous soyons contents du nécessaire et d'une modeste réfection.
de
la paresse, Contre la paresse ou la torpeur, dans toutes les nécessités,
nous éprouverons une certaine commisération intérieure,
de la fidélité et de la bonne volonté ; et nous serons
intrépides et vigilants, prêts à toutes les oeuvres
qui réclament notre action et notre concours ; et cela, avec la
sage modération et la discrétion qu'exigent nos forces et
la droite raison. de la luxure. Contre la luxure, enfin, nous éviterons
et nous fuirons les fréquentations deshonnêtes, et les stimulants
de la passion ; intérieurement nous éloignerons les fantômes
impurs et les images deshonnêtes ; de peur de nous y arrêter,
et de nous y complaire avec joie et délectation ; il se fera ainsi
que nulle image ne se gravera en nous, et que nous ne contracterons aucune
souillure naturelle. Comme nous imprimons le Christ en nous. Mais
nous nous convertirons intérieurement au Seigneur, et en Notre Seigneur
Jésus-Christ ; nous considérerons sa passion, sa mort, et
les très larges effusions de son sang pour nous, en vertu de son
amour. Et, nous nous exercerons en ces choses, nous
imprimerons leur image
dans nos coeurs, dans nos âmes, dans nos corps et dans toute notre
nature ; comme le sceau est imprimé dans la cire.
Mais alors, le Christ nous entraînera avec lui dans la vie sublime, où nous sommes unis à Dieu, et où notre âme pure et chaste adhère, par amour, au St-Esprit, et demeure en lui, où coulent les sources de miel de la rosée céleste et de toute grâce ; et, les ayant goûtées, la chair et le sang, tout ce qui est du monde, paraît insipide. Et tant que notre vie sensible est élevée et unie à l'esprit, où nous honorons Dieu et nous le recherchons intentionnellement et amoureusement, aussi longtemps nous sommes chastes, purs et innocents, de corps et d'âme.
Mais, quand derechef nous revenons
vers les choses inférieures, et nous nous servons des sens, le goût
doit être préservé du vice de la gourmandise ; le corps
et l'âme, de la torpeur et de la paresse ; et la nature, des penchants
obscènes et libidineux. Eviter les mauvaise fréquentations
Il
faut aussi éviter la société deshonnête, comme
celle de ceux qui s'abandonnent aux mensonges, aux exécrations,
aux malédictions ; qui aiment jurer et vomir le blasphème
contre Dieu ; qui sont impurs et obscènes, soit en paroles, soit
en actions ; et qu'il faut fuir comme de mauvais esprits. Il faut aussi
préserver et garder ses yeux et ses oreilles ; de peur de voir ou
d'entendre des choses qu'il est défendu de faire. Que chacun s'efforce
de se conserver pur ; qu'il soit librement avec lui-même qu'il fuie
le changement et la multitude qu'il honore les temples saints ; et qu'il
exerce de ses mains, les bonnes oeuvres ; qu'il exècre et qu'il
déteste la paresse ; qu'il évite les trop grandes commodités,
et se considère comme n'étant rien. Qu'il aime la vérité
et la vie ; et bien qu'il se sente chaste, Luc 1 qu'il fuie cependant
les occasions de pécher : Jean 3 qu'il aime les oeuvres de pénitence
et le travail ; Marc 6 qu'il considère le précurseur du Seigneur,
Jean-Baptiste, qui, bien qu'il fût sanctifié avant sa naissance,
cependant, dès sa tendre jeunesse, fuyant son père et sa
mère et abandonnant les honneurs et les richesses du monde, la foule
des cités et les occasions de pécher, se retira dans les
antres du désert. Et cependant il était innocent et d'une
pureté angélique, et il honora et embrassa la vérité
soit dans sa vie, soit en l'enseignant
aux autres par la parole ; et enfin, pour la cause de
la justice, il fut livré à la mort ; et il est exalté
et glorifié pour une sainteté de vie bien au-dessus de toute
autre. - Qu'il considère aussi les Pères qui demeuraient
jadis dans le désert d'Egypte, afin d'abandonner le monde, de crucifier
et d'affliger leur chair et leur nature, en résistant aux vices,
en faisant pénitence, en s'abstenant pour supporter la faim et la
soif, et en se privant de tout ce dont ils pouvaient se passer. Ensuite,
qu'il rappelle à sa mémoire le souvenir de la sentence et
du jugement porté par le Seigneur contre le riche, revêtu
de pourpre et de fin lin, et faisant chaque jour de splendides festins,
sans jamais rien donner aux pauvres, et qui étant parti de chez
les vivants, fut enseveli dans l'enfer, où il brûle dans les
tourments des flammes du Tartare, et, bien qu'il le demande instamment,
il ne peut obtenir même une goutte d'eau, pour rafraîchir sa
langue brûlante. Mais au contraire, le
mendiant Lazare qui, tourmenté de la faim et de
la soif et plein d'ulcères, gisait à la porte de ce riche,
demandant que les miettes qui tombaient de sa table lui fussent données,
sans toutefois l'obtenir, après sa mort, fut porté par les
anges dans le sein d'Abraham, où sont les joies immenses sans mélange
de douleur, et une vie éternelle que la mort ne peut plus atteindre.
(1) L'âme (de celui qui veut gravir les degrés de l'échelle de la perfection ou de l'amour divin).