DU PREMIER MODE (MANIÈRE) DE LA VRAIE CONTEMPLATION.
O mon Dieu soyez-moi propice, car je ne suis rien, je n'ai rien, je ne puis rien sans votre secours et votre grâce. Je vois en vérité, par la lumière naturelle, que vous êtes le Seigneur du ciel et de la terre et de toutes les choses créées. Et, en outre, par la foi chrétienne je vois et je crois tout ce qui concerne la foi ; et je désire, appuyé et aidé par votre grâce, de suivre et de remplir votre loi et vos préceptes. Et cela, mon Seigneur, est commun à tous vos membres, à tous ceux de la religion Chrétienne qui veulent être sauvés.
Mais
intérieurement, Seigneur, vous désirez aussi mon esprit,
afin que vous soyez pour moi ce que je suis pour vous, et que je vous aime
comme vous m'aimez.
Que
le lecteur soit ici attentif.
Quand
quelque juste adonné à la vie intérieure, rentre en
lui-même, libre et dégagé de toutes les choses terrestres,
ayant le cúur ouvert avec un infini respect envers l'éternelle bonté,
de Dieu : alors, le ciel fermé s'ouvre, et de la face de la divine
charité, une lumière soudaine comme l'éclair rayonne
dans son coeur entr'ouvert ; et dans cette lumière, l'esprit du
Seigneur parle ainsi à ce même coeur aimant et patient : Je
suis tien, ô homme, et tu es mien. J'habite en toi et tu vis en moi.
Mais, par l'effet de cette lumière et de ce contact, l'allégresse
et la volupté chaste inondent à tel point le corps et l'âme,
de celui dont le coeur est dans cette élévation, que l'homme
ne sait plus ce qui lui arrive et comment il peut résister. Et l'on
dit que cette allégresse nul ne peut l'exprimer par des paroles,
ni la connaître, si ce n'est celui qui l'a éprouvée.
Mais cette joie n'agit que dans le coeur qui aime Dieu ainsi, qui ne s'ouvre
qu'à Dieu seul, et se ferme à toute créature. Et de
là provient la jubilation qui est l'amour cordial, une flamme ardente
de dévotion dans l'action de grâce et la louange, une crainte
et une vénération éternelle à l'égard
de Dieu. Mais quiconque, ressentant cette douceur, se réjouit en
elle et en goûte la délectation, sans toutefois en rendre
grâce à Dieu, celui-là se leurre absolument.
Et c'est là le premier mode (manière) et le moins parfait de la vie contemplative, dans lequel Dieu se montre : Je vais en donner un exemple grossier, pour ceux qui n'ont nulle expérience de ces choses: Prenez un miroir concave comme un bouclier, placez devant lui une matière sèche propre au feu (combustible), et mettez ce miroir en face des rayons solaires - la matière combustible, à cause de la chaleur du soleil, et de la concavité du miroir, s'enflammera.
De même aussi, dans la vie intérieure, quiconque a le coeur ardent et ouvert toujours, avec une crainte respectueuse élevé vers Dieu : la lumière de la divine grâce darde ses rayons dans ce coeur ouvert et porté vers les choses d'en haut, elle purifie la conscience, et consume par le feu de l'amour divin, toutes les fautes, tous les péchés de l'homme.
C'est là, ai-je dit, le mode inférieur de la vie contemplative, qui s'exerce dans la pureté du coeur, avec le regard élevé (la vue haute) et l'amour sensible, dans la louange et l'action de grâces, avec la dévotion et le désir ou l'affection en présence de la divine Majesté.
| " C'est
le premier degré de l'amour qui contemple
L'objet de son désir : En face du miroir, son âme comme un temple S'illumine soudain, car Dieu va le remplir... Quand le soleil d'amour la pénètre et l'embrase D'ineffables clartés : C'est la première phase. " |
CHAPITRE
XI
DU SECOND MODE DE LA VÉRITABLE CONTEMPLATION.
| «
L'âme suit les rayons du soleil de l'amour Elle
s'est dépouillée ; et dans sa beauté pure, Se
présente à l'époux, en la splendeur du jour, Qui
vient de la lumière éclairant la nature, Idéale
et parfaite en soli architecture, Celle
où se meut et vit le monde des esprits, Et
où les bien aimés, tous ceux qui sont épris Des
attributs de Dieu, férus de sa présence, Dans leurs élans d'amour plongent en son essence » |
CHAPITRE XII
DU TROISIÈME MODE DE LA VÉRITABLE CONTEMPLATION.
Vient ensuite le troisième mode de Contemplation qui est appelé spéculation, (réflexion), parce qu'il est comme une intuition dans le miroir. Car l'intelligence du contemplateur est un miroir vivant, dans lequel le Père et le Fils infusent l'esprit de vérité, pour que la raison soit illuminée, et qu'elle connaisse toute vérité qui peut être comprise en images, en modes, en formes et en similitudes. Mais ni la réflexion, ni la raison, ne peuvent atteindre à ce mode par lequel la face de Dieu est contemplée au-dessus et en dehors de la raison, dans l'intelligence et l'esprit nu et dégagé d'images.
En effet, tandis que l'aigle, l'oiseau superbe, par la sûreté de sa vue, fixe la vivacité de son regard paisible dans la splendeur solaire, les yeux faibles et débiles de la chauve-souris ne peuvent supporter l'éclat du soleil et s'en détournent.
Or l' oeil simple de l'âme, élevé au-dessus de la raison et sans la raison dans la nue et simple vue ou vision, contemple sans cesse la face du Père, et cela, en quelque sorte comme les Anges qui sont à notre service. En effet, à cet oeil simple de l'âme ne se présente rien autre chose que l'image qui est Dieu même ; et de là, par un regard simple, il contemple Dieu et toute ,chose, en tant qu'elles sont un avec Dieu, et que cela lui suffit. Et c'est la contemplation, par laquelle nous voyons ou contemplons Dieu, d'une certaine manière simple. Et, pour cette raison, la puissance intellectuelle de l'âme ou l'intelligence est un miroir vivant dans lequel Dieu demeure avec sa grâce ; et il lui a donné son esprit de vérité, dont la lumière illumine l' oeil de la raison ; de telle sorte que par les formes, les images, les similitudes, elle puisse connaître Dieu et toutes les créatures, en tant qu'il plaît à Dieu de les manifester et de les montrer. Mais l'Esprit de Dieu commande à la rais on éclairée par lui, qu'elle règle, modère et ordonne sa vie sensible, selon les prescriptions de la divine loi et les préceptes de l'Eglise, avec prudence et charité.
En deuxième lieu l'homme ainsi doué intellectuellement, qui a reçu de Dieu l'esprit de vérité, doit marcher en présence de Dieu, orner, ordonner, composer sa vie intérieure de toutes les vertus, selon la très gracieuse volonté de Dieu ; et de cette manière, il sera tout disposé à entendre la suave parole du Père disant à son esprit : Regarde moi, connais-moi, comme je te connais. Considère attentivement et diligemment qui et ce que je suis. A cette invitation, à une telle requête, l'âme s'épanouit, ainsi que toutes les facultés intérieures de l'homme ; et de ses yeux ouverts et illuminés elle désire contempler ce à quoi Dieu l'engage et l'invite : et alors Dieu se montre lui-même à l'âme, dans le vivant miroir de son intelligence , non, en vérité, comme il est en sa nature, mais en images et en ressemblances, autant que la raison illuminée peut y suffire et le comprendre. Cette sage raison, éclairée par Dieu, voit lumineusement, clairement et sans erreurs, sous les formes ou les images intellectuelles, tout ce qu'elle a jamais ouï de Dieu, de la foi et de la vérité, sur tout ce quíelle désire connaître.
Or
cet objectif, cette image que Dieu lui même est, bien qu'elle lui
soit proposée ne peut être saisie nullement (par la raison)
; mais ses yeux intellectuels sont contraints de céder à
cette lumière incompréhensible. Et parce qu'elle est sage
et éclairée par l'esprit de vérité, elle considère
Dieu sous les simulacres ou les figures intellectuelles, à savoir,
qu'il est puissance, sagesse, vérité, justice, bonté,
bienveillance, miséricorde, opulence, amour, fidélité,
consolation et douceur. Elle entrevoit aussi la distinction des personnes,
chacune vrai Dieu, égaleme nt puissantes en vertu; l'unité
de nature dans la Trinité des personnes et la Trinité dans
l'unité ; la fécondité de nature et l'immuable simplicité
de l'essence ; chaque personne, Dieu ; et, dans la commune substance, la
divinité. Car la raison, illuminée par l'esprit de vérité,
contemple Dieu en son miroir, en autant de manières,
de formes, d'images -qu'elle peut se rappeler ou penser, ou qu'elle désire
le voir, et pour quelque motif que ce soit. D'ailleurs la puissance intellective,
non seulement est portée, mais encore est invitée, entraînée
par Dieu à considérer ce qu'est Dieu et qui est Dieu.
Cette
manière sans bornes ( de contemplation) ainsi pratiquée,
tient le milieu entre cette (forme) de contemplation qui síopère
dans les images intellectuelles ou similitudes, et la nue contemplation
qui, au-dessus de toute image, se consomme dans la divine lumière.
|
«
Líâme se perd en cette mer sans bornes, Que
son regard découvre et contemple dans Dieu. Et,
bien due de lumière elle síenivre et síorne, Devant
son créateur elle trouve « un » milieu : C'est
l'espace infini que nulle créature
Ne peut
jamais franchir; conservant sa nature.
L'homme
est toujours borné, Dieu seul est sans mesure ». |
CHAPITRE
XIII
DU QUATRIÈME MODE DE CONTEMPLATION.
Suit
le quatrième mode qui parachève et consomme la véritable
vie contemplative, pour tout ce qui regarde la contemplation : on l'appelle
l'élévation et l'illumination amoureuse, selon la très
gracieuse volonté de Dieu. Ce mode d'exercice est né de Dieu.
Le Seigneur lui-même dit dans l'Evangile: Quiconque ne renaît
pas du Saint-Esprit, ne peut voir ni obtenir le royaume de Dieu : Nisi
quis renatus fuerit ex Spiritu sancto non potest videre nec introire regnum
Dei. Car le Saint-Esprit est la source unique dans laquelle tous les
esprits aimants sont baptisés, et dans laquell e ils vivent ou habitent
; et lui-même infuse à notre esprit l'eau vive de sa grâce,
dans laquelle nous sommes purifiés et lavés de nos péchés.
Et le (Saint-Esprit) lui-même demeure et habite en nous par sa grâce,
et nous en lui par les vertus et la sainteté de vie. Certes l'Esprit
du Seigneur vit, habite et demeure en nous, (l'Esprit) que nous avons comparé
à la source vive, et dans laquelle nous vivons au-dessus de notre
essence créée, source de laquelle jaillissent les eaux vives
de sa grâce ; et les fleuves de ses dons infinis se répandent
dans notre esprit. Le même esprit touche du doigt notre esprit, c'est-à-dire
par une vertu qui sort de lui-même ; et il nous parle ainsi intérieurement
- Aimez-moi, comme je vous aime et vous ai aimé de toute éternité
! Et cette voix, cette requête, cette supplique intérieure
est si pénétrante, (effrayante) que toutes (nos facultés)
en sont ébranlées (comme) dans une tourmente, une tempête
d'amour ; et toutes les vertus (puissances) de
l'âme répondent en s'entretenant ensemble -. Aimons-nous l'amour
inépuisable qui nous aime de toute éternité ? Le coeur
se prodigue en désirs, s'ouvre, et toutes les forces vives sensibles
s'épanouissent en amour sensible envers Dieu : L'âme vivant
au-dessus d'elle, avec la droiture d'intention et l'action de grâces
intérieure, l'oubli et le mépris de tout ce qui peut nuire
ou" s'opposer à l'amour divin, progresse (sans cesse),. L'intelligence
illuminée et la libre volonté, dans la louange et l'action
de grâces, la crainte et le respect, s'avancent en présence
de l'éternelle charité Certes ce qui est né de Dieu,
est Dieu et Esprit: est Dieu, dis-je, avec Dieu, une charité, une
vie en son éternel exemplaire ; est aussi esprit, et semblable à
Dieu, par la grâce et l'amoureuse adhésion à Dieu.
Mais en outre (ce qui est né de Dieu) est saint, puissant, libre
et vainqueur de toutes choses dans l'exercice d'amour. Or, dans cette union
avec Dieu par amour, et c ette ressemblance avec Lui par la grâce,
l'Amour s'exerce de toutes les manières; puisque Dieu touche, (émeut)
notre esprit, et exige de nous un amour semblable au sien. Mais son amour
est immense, puisqu'il est lui-même ; tandis que notre amour a une
certaine mesure ; et il arrive ainsi que ce que l'amour (de Dieu) réclame,
nous ne pouvons l'exécuter et le donner : d'où vient notre
impuissance et notre défaut ; et l'amour que nous éprouvons,
en présence de sa charité, devient sans mesure.
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« Lorsque l'amour divin nous émeut de sa flamme Qu'il fait épanouir les puissances de l'âme : Notre
coeur se dilate et s'ouvre à ce contact
Il éprouve pour Dieu cet amour sans mesure Dont l'objet infini dépasse la nature... Car
le plus beau portrait est toujours inexact. »
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