Un mystique indépendant : le Père de Foucauld
 

(Avril 1937)


 


Titre paradoxal, puisqu'il s'agit d'un prêtre, c'est-à-dire d'un homme qui est lié par une doctrine et un rituel. Nous verrons toutefois qu'il exprime une réalité.

La vie du Père de Foucauld est connue. Elle a été retracée, notamment, par René Bazin(46) et par Paul Lesourd(47). Nous ne pourrons en rappeler que les faits les plus saillants.

Le mystique est essentiellement un être qui se rattache à Dieu seul. Dépendant de Dieu, il est indépendant du Créé. Assurément le Père de Foucauld était soumis aux enseignements et aux pratiques de l'Eglise; mais sa vie était toute en Dieu et pour Dieu et notre dessein est de faire voir à nos lecteurs comment s'est manifestée cette dépendance, de leur faire sentir la qualité de cette vie.

Le vicomte Charles de Foucauld naquit le 15 septembre 1858, à Strasbourg, dans la maison même, place Broglie, où Rouget de l'Isle avait fait entendre pour la première fois la Marseillaise . La devise de sa famille, qu'il devait illustrer de si belle façon, était : Jamais arrière.

L'amour de Dieu était de tradition chez les siens, depuis qu'en l'an 970 le premier du nom, Hugues de Foucauld, seigneur de Corniac et d'Excideuil, ayant donné une partie de ses biens aux abbayes de Chancelade et de Saint-Pierre d'Uzerches, se retira dans un monastère, du vivant de sa femme, pensant vivre ainsi plus près de Dieu.

Quant à Charles de Foucauld, il avait perdu la foi, étant au lycée de Nancy, et il se posa dès lors en indépendant de toutes les conventions sociales et morales; Saint-Cyrien, jeune officier, il ne voulut dépendre que de cet absolu : son moi, sectateur sans le savoir de l'ange porte-lumière qui, selon la parole de Saint Paul, se fait passer lui-même pour Dieu .

Ce fut un autre absolu : la patrie, qui l'arracha à la vie voluptueuse qu'il menait. L'insurrection de Bou-Amama, dans le Sud-Oranais (1881), fut pour lui un coup de fouet : il demanda sa réintégration dans l'armée qu'il avait quittée par un coup de tête et il se montra, pendant cette campagne, aussi endurant aux fatigues et aux privations qu'il l'avait été au plaisir.

C'est là qu'il entendit l'appel du désert, l'appel du silence ; il comprit qu'il était né pour habiter les solitudes. Il voulut alors étudier le désert et les Arabes; il donna donc sa démission et entreprit cette exploration du Maroc qui demeure une des belles pages de notre Histoire de France (48). Il avait alors 25 ans.

C'était, sans qu'il s'en doutât, sa première étape sur le chemin mystique au terme duquel il ne voudra plus rien entendre que la voix de Dieu pour la transmettre au prochain, aussi fidèlement qu'il lui sera possible. Dans ce voyage, en même temps qu'explorateur, il se montra géographe, astronome, botaniste, géologue, psychologue, sociologue, colon, soldat. Il en rapporta cette pensée de la perpétuelle invocation de Dieu dont il avait été environné. Devant ces hommes prosternés cinq fois par jour face à l'Orient, répétant sans cesse le nom d'Allah, il avait gémi : Et moi, qui suis sans religion !

Cette tristesse était ancienne chez lui : il l'avait portée dans sa vie de plaisir; elle le tenait, selon sa propre parole, muet et accablé, pendant ce qu'on appelle des fêtes  . Il lisait beaucoup les philosophes païens, mais leurs réponses aux questions essentielles qu'il se posait lui semblaient pauvres. Surtout la vie qu'il voyait vivre à ses proches, leur foi, leur charité, la joie qui émanait d'eux l'incitèrent à faire l'étude de sa propre religion qu'il avait abandonnée.

En octobre 1886 il s'écria enfin : Mon Dieu, si vous existez, faites-le moi connaître. Et ce fut le point de départ d'une évolution dont nous ne pouvons qu'indiquer les étapes et qui aboutit à une consécration totale à Dieu, à une entière dépendance vis-à-vis de Dieu.
 


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Une parole de l'abbé Huvelin, le saint abbé Huvelin , qui fut son ami le plus proche, le plus cher, l'accompagna jusqu'au terme de son existence : Jésus a tellement pris la dernière place que jamais personne n'a pu la lui ravir. Cette parole fut en somme la devise de toute sa vie ; on peut dire en effet que son unique pensée fut d'imiter la vie cachée, humiliée de Celui qui était devenu son Sauveur et son Maître.

En janvier 1890 Charles de Foucauld entra à la Trappe de Notre-Dame des Neiges (Ardèche) et prit le nom de frère Marie-Albéric. Il se fit le plus petit, le dernier des postulants. L'obéissance fut ce qui lui coûta le plus ; cette nature farouchement indépendante ne s'habitua jamais à obéir; c'est pourquoi il s'y adonna de toutes ses forces, de tout son amour; chaque jour, à chaque heure il offrait cette obéissance à Celui sous l'exclusive dépendance de qui il voulait vivre.

De cette indépendance de frère Albéric nous voyons la qualité extraordinaire dans sa vocation même. Cette vocation ne fut pas celle d'un religieux qui suit une règle, si rigoureuse soit-elle; elle fut uniquement celle de l'humilité, de la solitude, du silence, de la charité. Et c'est parce qu'aucun ordre religieux, aucun supérieur ne lui offrit jamais ce qu'il cherchait, qu'il tendit toujours au delà, jusqu'à des altitudes de renoncement et de sacrifice que peu d'êtres ont atteintes. C'est pour cela aussi qu'il conçut le projet -- dont la sévérité effraya l'abbé Huvelin -- de fonder un ordre religieux (la congrégation des Petits Frères du Sacré-Coeur de Jésus) qui aurait pour règle de mener, aussi exactement que possible, la vie de Notre-Seigneur, vivant uniquement du travail des mains, sans accepter aucun don, ni spontané ni quêté, et suivant à la lettre tous ses conseils; ne possédant rien, donnant à quiconque demande, ne réclamant rien, se privant le plus possible; ajouter à ce travail beaucoup de prière; ne former que de petits groupes, se répandre surtout dans les pays infidèles ou abandonnés .

La vie qu'il menait à la Trappe ne lui parut pas assez pauvre, pas assez sacrifiée. Il rêva de se consacrer au salut des pays infidèles et d'y vivre, le plus dénué et le plus inconnu des êtres.

Il se rendit alors (1897) à Nazareth où il fut domestique, homme de peine au service des clarisses, ne demandant aucun gage et, comme nourriture, uniquement du pain et de l'eau, logeant dans un réduit en planches appuyé au mur extérieur du couvent. Il ne possédait rien, sinon un petit livre manuscrit de l'Evangile. La Mère Elisabeth du Calvaire, abbesse des clarisses de Jérusalem, aurait voulu qu'il devînt prêtre. Il répondit : Etre prêtre, c'est me montrer et je suis fait pour me cacher.

Il accepta cependant le sacerdoce afin de porter l'Evangile dans les contrées perdues, parmi les infidèles, non par la prédication, mais par l'apostolat silencieux de la charité. Il demanda à partir pour le Sahara, dans l'intention d'assister en même temps les soldats en garnison dans ces déserts. Car le Père de Foucauld ne sépara jamais le service de la France du service de Dieu.

A Beni-Abbès, où il resta de 1901 à 1905, construisant lui-même sa demeure et sa chapelle, dépensant 7 francs par mois pour sa nourriture, rachetant de ses deniers plusieurs esclaves; puis à Tamanrasset, dans le Hoggar, en pleine montagne, à 700 kilomètres d'In-Salah, la ville la plus méridionale du Sahara algérien, il se dévoua jusqu'à la mort.

Frère Albéric devenu frère Charles de Jésus dépendait, au point de vue ecclésiastique, des Pères Blancs qui avaient le Sahara sous leur juridiction; mais lui-même n'a jamais appartenu à la Société des Missionnaires d'Afrique; il était simplement prêtre séculier. Il avait dit . Je veux habituer tous les habitants, chrétiens, musulmans, juifs et idolâtres, à me regarder comme leur frère, le frère universel.

Dans ce coin perdu du désert, sous des chaleurs torrides, en dehors des offices dans sa chapelle et de ses moments de recueillement, il recevait chaque jour environ 20 esclaves, 30 ou 40 voyageurs, 75 pauvres, une soixantaine d'enfants, sans parler des soldats, sans parler de ses visites aux malades, aux abandonnés.

Seul en face d'une tâche formidable, il aurait voulu voir d'autres prêtres se joindre à lui. Mais le Père abbé de Notre-Dame des Neiges, consulté par Mgr Guérin, préfet apostolique du Sahara, avait répondu : Les austérités qu'il pratique et qu'il pense exiger de ses compagnons sont telles que je me sens porté à croire que le néophyte y succomberait à bref délai. De plus, la contention d'esprit quil s'impose et qu'il veut imposer à ses disciples me paraît tellement surhumaine, que je craindrais qu'il ne rendît fou son disciple, par cette tension d'esprit excessive, avant de le faire mourir sous l'excès des austérités.

Frère Charles de Jésus demeura donc seul, faisant chaque jour, tant qu'il vécut, le sacrifice de ne voir personne venir pour la relève. Il écrivait : Je fais tout ce que je peux pour avoir des compagnons; le moyen d'en avoir est, à mes yeux, de me sanctifier en silence. Si j'en avais, je me réjouirais, avec bien des tracas, des croix ; n'en ayant pas, je me réjouis parfaitement.

Quand la guerre survint, il aurait voulu reprendre du service; mais les lois de l'Eglise s'opposent à un engagement si l'on n'est pas appelé. Il demanda donc à son ami le général Laperrine de le faire partir; mais celui-ci répondit : Restez!

Il vécut dès lors dans la pensée constante de la France, ne recevant que de rares nouvelles qui lui parvenaient au bout de trente-cinq à quarante jours.

Le Père de Foucauld s'était interdit, comme étant prématuré, tout essai de conversion auprès des Touaregs; il voulut d'abord les civiliser, les élever intellectuellement, les éduquer moralement, surtout les aimer, les mettre en confiance. Il disait que, pour amener les coeurs à Jésus, il n'y a qu'un moyen : être un saint. L'exemple du Père de Foucauld montre à l'évidence que ce n'est pas la sublimité de la doctrine ou de la morale chrétienne qui ramènera au Christ le monde païen -- et nous dirons : le monde, tout court -- ; c'est le contact de la sainteté. Le Christ a attiré les hommes par Sa charité, Son pardon, Son amour. Or Il a dit Il suffit au disciple d'être comme son Maître.

Pour leur traduire les Evangiles, le Père de Foucauld apprit la langue des Touaregs, le tamacheq, et il composa, à l'intention de ses successeurs, un lexique et une grammaire de cette langue, jamais fixée auparavant.

Aucune difficulté, aucun échec n'eut de prise sur le chevalier des sables ; au contraire l'insuccès le stimulait. Il aimait à répéter la parole de saint Jean de la Croix , Il ne faut pas mesurer les travaux sur notre faiblesse, mais nos efforts sur nos travaux.

Il défricha seul ce coin du Sahara qui mesurait 2.000 km. du Nord au Sud, 1.000 km. de l'Est à l'Ouest et où vivaient, dispersés, 100.000 musulmans. Il fut le grand semeur solitaire . Sa vie fut prière et charité, oubli total de soi, offrande chaque jour renouvelée au prochain pour l'amour de Dieu. Il écrivait : Les moyens dont Dieu s'est servi à la crèche, à Nazareth et sur la croix sont : pauvreté, abjection, humiliation, délaissement, persécution, souffrance, croix. Voilà nos armes! Nous ne trouverons pas mieux que lui.

Il avait une telle largeur d'esprit, une telle charité qu'il ne rebutait jamais personne; il ne se scandalisait de rien. Il répétait que, selon la parole du Christ, le grain de blé ne donne du fruit qu'en mourant, et il ajoutait : Notre anéantissement est le moyen le plus puissant que nous ayons de nous unir à Jésus et de faire du bien aux âmes.
 


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Le vendredi ler décembre 1916, à la tombée de la nuit, une vingtaine de pillards armés errent autour de Tamanrasset. Ils achètent un traître -- un de ces Touaregs que le Père de Foueauld avait soignés et traités en frères -- qui leur livre le marabout chrétien . Et le frère Charles de Jésus est assassiné d'un coup de fusil tiré dans la tête à bout portant.

Le matin de ce jour où il devait mourir, il avait écrit à M. L. Massignon, alors officier interprète à l'armée d'Orient : Il ne faut jamais hésiter à demander les postes où le danger, le sacrifice, le dévouement sont plus grands; l'honneur, laissons-le à qui le voudra; mais le danger, la peine, réclamons-les toujours. C'est le devoir, faisons-le et demandons au Bien-Aimé Epoux de notre âme de le faire en toute humilité, en tout amour de Dieu et du prochain.



46. Charles de Foucauld - explorateur du Maroc, ermite au Sahara - Paris, Pion, 1921.

47. La vraie figure du Père de Foucauld -Paris, Flammarion, 1933.

Rappelons le film L'Appel du Silence qui eut et qui a encore un succès si grand et si mérité.

48. Extraordinaires furent les difficultés de cette expédition dans ce pays alors hermétiquement fermé aux étrangers. Charles de Foucauld en triompha grâce à une énergie, une endurance, une habileté chaque jour renouvelées, dont on ne trouve d'ailleurs aucune trace dans son récit. Sa dépendance absolue vis-à-vis de son idéal se manifeste ici encore, admirablement. Il aurait pu écrire un livre de beauté; il sacrifia son génie d'écrivain, d'artiste au seul but qu'il se proposait : servir la France qui, il le pressentait, était destinée à posséder un jour le Maroc -- comme plus tard, il sacrifiera tout au but suprême de sa vie d'apôtre : servir Dieu. Sa Reconnaissance au Maroc, ses Itinéraires au Maroc contiennent le minimum de mots indispensables pour exprimer le maximum d'idées.