LES ORIGINES ET LES NOTIONS FONDAMENTALES DU BOUDDHISME
Le Bouddhisme est né dans le bassin du Gange, "le plus indien des pays de l'Inde" (Oldenberg, p. 7), terre tropicale, au climat déprimant, destructeur de l'effort au profit de la pensée qui tend vers la spéculation pure, vers l'analyse sans arrêt ou la synthèse sans limite.
Là était le berceau du Brahmanisme. Mais celui-ci n'était lui-même qu'un rameau du Védisme dont l'origine se perd dans la préhistoire. La plus ancienne forme de la spéculation indienne est religieuse le Véda est un recueil de prières où figurent, à côté des formules rituelles du sacrifice, des hymnes aux dieux. Le Rig-Véda, le plus ancien des recueils védiques, présente un dieu suprême, le Brahman, autrefois parole rituelle du sacrifice, devenu substance de l'univers, en qui les autres dieux - qui sont les forces de la nature - doivent un jour s'absorber. Le Brahmanisme est une systématisation de la pensée védique ; la compilation qui porte le nom de Brâhmanas est un commentaire du Véda. C'est la naissance d'une orthodoxie.
Bien avant la venue du Bouddha, l'ancienne tradition védique
fut attaquée par des philosophes indépendants sophistes,
amis d'idées nouvelles, mais persuadés de l'universelle relativité
matérialistes (nâstikas : négateurs) qui ne
voient que le monde physique ; yogins qui sont de purs ascètes et
ne s'occupent pas de religion. En partie sous l'action de ces facteurs
adverses, le système brahmanique s'épanouit dans les Upanishads
(9), traités de philosophie religieuse, dont les plus anciens remontent
peut-être au VIIème siècle avant notre ère,
où la spéculation se donne libre cours. Là est affirmée
l'identité essentielle de l'esprit individuel avec le Premier principe,
Brahman ou Âtman, à la fois transcendant et immanent. Pour
parvenir a l'identification de l'âme avec le Brahman, il faut renoncer
au désir, et à toute espèce de désir, et aux
úuvres (karman),
à toute espèce d'úuvre
; car, si l'úuvre mauvaise conduit l'homme au malheur, l'úuvre
bonne lui procure une récompense qui, étant le résultat
de ce qui est passager, ne saurait être que passagère. L'idée
se fait jour que le moi humain et le monde extérieur sont irréels,
que l'existence est mauvaise, que l'objectif de l'homme doit être
le détachement complet. De ce renoncement à l'ascétisme
il n'y avait qu'un pas. L'homme fut enclin à abandonner sa maison
et ses biens et à se retirer du monde. Il y eut même des communautés
de moines. Seulement, dans le Brahmanisme, on ne devenait religieux (dvija
= deux fois né) qu'après avoir vécu dans le monde
et y avoir accompli tous les devoirs sociaux, notamment l'éducation
et l'établissement de ses fils. Toutefois, entre le Védisme
et le Brahmanisme il y a un renversement des valeurs le Brahmanisme est
le système d'une caste plutôt que la croyance d'une race.
TRANSMIGRATION (10)
Les hymnes védiques semblent ignorer cette notion, mais le Véda paraît bien être une compilation surtout ritualiste et liturgique, il n'est donc pas surprenant qu'il renferme si peu d'informations sur l'au-delà. La doctrine de la transmigration se trouve esquissée dans les Brahmanas où l'obstacle à l'union de l'âme avec le Principe suprême est le samsâra, le cycle des réincarnations qui recule la délivrance à l'infini. Le rite (c'est le sens primitif du mot karman) peut faire que celui qui meurt renaisse à l'immortalité ; les autres renaissent pour mourir a nouveau, et ceci indéfiniment. Dans la théosophie des Upanishads la doctrine se précise bonheur et malheur ne sont pas dus au hasard, ils sont la rémunération du passé ; la loi du karman ou rétribution des actes domine la vie universelle ; ce n'est plus un mécanisme aveugle comme le sacrifice qui gouverne le monde, c'est une puissance qui tend à devenir morale, sans toutefois cesser d'être encore mécanique : la rétribution des úuvres est en effet rigoureuse et inéluctable ; entre la cause et l'effet il y a un lien intime et constant, la même cause produit mécaniquement le même effet. Seulement cette doctrine du karman a eu comme conséquence de rendre inutiles les dieux ; puisque la morale seule règle la destinée des hommes à travers leurs existences, il est inutile de solliciter les dieux. L'âme va d'abord dans l'autre monde dépenser son crédit de mérites ou solder sa dette de péchés, sans toutefois l'épuiser ; le reliquat, où s'est concentrée l'énergie globale, oriente l'âme à son retour sur la terre, détermine la race, l'espèce, la caste, le sexe, la forme. Mais cette existence illimitée, ce roulement infini fait que l'Hindou aspire à la béatitude de l'extinction suprême et définitive. Toutes les religions que l'Inde a enfantées tendent vers le moksha (délivrance) ; la méthode varie, le but reste le même et les méthodes elles-mêmes se réduisent à la pratique d'une discipline morale ou mentale. Ainsi le Brahmanisme, avec sa doctrine de la transmigration et de la délivrance finale, rendait inutile le sacrifice, qui avait été le centre de l'antique Védisme. Le Bouddhisme fit un pas de plus et cessa de faire une place privilégiée à la caste sacerdotale des brahmanes dont la raison d'être était de célébrer le sacrifice ; de la sorte il fit descendre la religion aux castes inférieures qui jusqu'alors ne pouvaient ni lire le Véda ni pratiquer ou faire pratiquer les rites traditionnels.
9) Ce terme désigne soit un enseignement recueilli d'un maître auprès duquel on siège (upa-sad), soit une gnose contemplative, adoration (ups-stha) (Masson-Oursel)
10 ) Cette doctrine n'est pas absolument spéciale
à l'Inde. En Grèce antique, elle était courante ;
les Celtes l'ont partagée, les Druides l'on enseignée ; mais
jamais elle n'a eu l'ampleur, la portée, la popularité, la
persistance qu'elle a eues dans l'Inde. (Voir Sylvain Lévi : La
Transmigration des âmes dans les croyances hindoues. Annales du Musée
Guimet (Bibliothèque de vulgarisation) Paris (Leroux) 1904)