Eliphas LŽvi

Alphonse-Louis Constant naquit le 8 fŽvrier 1810, au no 5 rue des FossŽs-Saint-Germain-des-Près (devenue depuis rue de l'Ancienne ComŽdie) à Paris, de Jean Joseph Constant et Jeanne Agnès Beaucourt. Son père Žtait cordonnier. Gr‰ce à l'abbŽ J.-B. Hubault Malmaison, qui avait organisŽ dans sa paroisse un collège dispensant gratuitement les bases de l'instruction aux enfants pauvres, il fait ses premières Žtudes, puis entre en 1825 au petit sŽminaire Saint-Nicolas du Chardonnet, dirigŽ alors par l'abbŽ Frère-Colonna, qui l'oriente peut-”tre dŽjà vers l'Žtude de la magie. En 1830, ayant terminŽ sa rhŽtorique, il passe selon la règle au sŽminaire d'Issy pour finir ses deux annŽes de philosophie. La mort de son père intervient cette m”me annŽe. Après Issy, il aboutit au sŽminaire de Saint-Sulpice pour faire sa thŽologie. Il y est ordonnŽ sous-diacre et tonsurŽ. En 1835, alors qu'il a la charge de l'un des catŽchismes de jeunes filles de Saint-Sulpice, la jeune Adèle Allenbach lui est confiŽe par sa mère, avec mission de "la protŽger tout spŽcialement et de l'instruire à part, comme si elle Žtait la fille d'un prince".

eliphas lŽvi en 1836

Sa mère, fervente catholique et Žpouse d'un officier suisse, avait ŽmigrŽ en France en 1830 parce que la religion de sa fille lui semblait menacŽe, et toutes deux vivaient depuis dans un grand dŽnuement.

Ci-contre, portrait de 1836.
D'autres portraits d'Eliphas LŽvi et de personnages qui le c™toyèrent sont à retrouver dans la partie Albums (voir le lien en bas de page)

Le jeune abbŽ tombe peu à peu Žperduement amoureux de sa protŽgŽe, en qui il croit voir la Sainte Vierge apparue sous une forme charnelle. OrdonnŽ diacre le 19 dŽcembre 1835, il quitte finalement le sŽminaire en juin 1836 avant de recevoir le sacrement de l'ordre; mais entre-temps la jeune fille pour laquelle il s'Žtait perdu l'a dŽlaissŽ.

Sa vieille mère infirme, qui avait mis toutes ses espŽrances en lui, fut très abattue par le dŽpart de son fils du sŽminaire et se suicida quelques semaines plus tard en s'asphyxiant avec les Žmanations de son rŽchaud à charbon. A. Constant a un instant l'idŽe d'entrer à la Trappe, mais ses amis l'en dŽtournent. Il passe une annŽe dans un pensionnat près de Paris, puis accompagne un ami comŽdien ambulant nommŽ Bailleul dans une tournŽe en province.

En 1838, il se lie d'amitiŽ avec la socialiste Flora Tristan, et collabore avec Alphonse Esquiros, rencontrŽ au petit sŽminaire, à une revue : Les Belles Femmes de Paris, qui rŽvèle au public ses dons de dessinateur. Alors qu'il parcourt les salons pour sa revue, il fait un jour la connaissance d'HonorŽ de Balzac, alors en pleine gloire, chez Mme de Girardin.

Songeant encore à accŽder à la pr”trise, il part pour l'abbaye de Solesmes, bien rŽsolu à y passer le reste de ses jours. L'abbaye possŽdait une bibliothèque d'environ 20 000 volumes, dans laquelle il puisa abondamment. Il Žtudie la doctrine des anciens gnostiques, celle des Pères de l'Eglise primitive, les livres de Cassien et d'autres ascètes, les pieux Žcrits des mystiques, et spŽcialement les livres de Mme Guyon. Durant son sŽjour, il fait para”tre son premier ouvrage : Le Rosier de Mai (1839). A cause d'une mŽsentente avec l'abbŽ de Solesmes, A. Constant quitte finalement l'abbaye au bout d'un an, sans le sou.

En intercŽdant auprès de l'archev”que de Paris, Mgr Affre, il finit par obtenir un poste minable de surveillant au collège de Juilly. Ses supŽrieurs le maltraitent, et dans son Žcoeurement il compose, au grand scandale du clergŽ et des bien-pensants, La Bible de la libertŽ (1841). L'ouvrage parut le 13 fŽvrier et fut saisi à Versailles une heure après sa mise en vente. Un grand nombre d'exemplaires purent tout de m”me ”tre sauvŽs, et l'abbŽ Constant fut arr”tŽ dans les premiers jours du mois d'avril. Le procès eut lieu le 11 mai 1841, l'abbŽ fut condamnŽ à 8 mois de prison et 300 Francs d'amende. A la prison de Sainte-PŽlagie, où il passe 11 mois (n'ayant vraisemblablement pas de quoi rŽgler l'amende...) il retrouve son ami Esquiros et l'abbŽ de Lamennais. Tous les moyens sont employŽs pour le faire mourir de chagrin et de misère. On intercepte ses lettres pour en dŽnaturer le sens, l'accuse d'”tre un vendu à la police, et il doit en outre subir l'animositŽ de certains autres dŽtenus. Il cherche dans la lecture des consolations, lisant pour la première fois les Žcrits de Swedenborg. Mais ses amis du dehors ne l'oublient pas. Une certaine Mme Legrand, très riche amie de Flora Tristan, fait en sorte d'adoucir l'ordinaire du prisonnier en lui faisant porter une nourriture plus variŽe.

A sa sortie en avril 1842, il obtient une commande de peintures murales pour l'Žglise de Choisy-le-Roy grâce à l'aumonier de Sainte-PŽlagie. En 1843, habitant le presbytère de Choisy, il commence l'Žcriture de La Mère de Dieu. Sa conduite est si exemplaire, que Mgr Affre dŽcide de le recommander à Mgr Olivier, Žv”que d'Evreux. L'Žv”que est pr”t à accueillir l'abbŽ à condition qu'il change son nom pour celui de sa mère, afin d'Žviter tout scandale en rapport avec l'affaire de La Bible de la libertŽ.

C'est donc l'abbŽ Beaucourt qui part pour Evreux en fŽvrier 1843. Ses prŽdications y rencontrent un grand succès et suscitent beaucoup de jalousies parmi les pr”tres du diocèse. Au mois de juin le journal L'Univers annonce la mort de l'AbbŽ Constant, information dŽmentie ensuite par Le Populaire, puis le 22 juillet 1843 para”t dans L'Echo de la Normandie un article intitulŽ Le Nouveau Lazare dans lequel est dŽvoilŽe toute l'histoire de l'AbbŽ Beaucourt : son identitŽ, son procès et sa condamnation. ObligŽ de sortir du sŽminaire, il n'est pas oubliŽ par l'Žvque d'Evreux qui pourvoit à sa subsistance et cherche encore à l'aider par la commande d'une peinture murale pour un couvent. Malheureusement, Mgr Olivier est très affligŽ par la sortie de La Mère de Dieu (1844), et fin fŽvrier 1844, l'abbŽ retourne à Paris en laissant sa peinture inachevŽe.

Il revoit son amie Flora Tristan, qui mourra peu de temps après à Lyon. Il hŽsite longtemps avant de publier le manuscrit intŽgral de Flora Tristan, pensant qu'on l'en rendrait responsable, abandonne finalement le projet et Ždite le premier manuscrit sous le titre : L'Emancipation de la Femme ou Le Testament de la Paria. A l'automne 1844, Mme Legrand lui demande de venir à Guitrancourt afin d'achever l'Žducation de ses enfants. Il y demeure un an puis retourne à Paris et fait para”tre son manifeste pacifique, inspirŽ par Silvio Pellico : La Fte-Dieu ou le Triomphe de la Paix religieuse (1845).

Les idŽes utopistes et humanitaires du temps l'absorbent alors tout entier. Deux mouvements surtout suscitent de sa part de profondes et longues mŽditations : le Saint-Simonisme et le FouriŽrisme.

"L'Žcole Saint-Simonienne, malgrŽ ses qualitŽs estimables, m'a toujours inspirŽ une vive rŽpulsion. Ils ont de la vraie religion tout exceptŽ l'esprit de piŽtŽ; leur femme libre me fait horreur et ils ne peuvent comprendre la charitŽ puisqu'ils mŽconnaissent l'amour. Ils sont froids comme l'industrialisme, tranchants, despotes et calculateurs. Je me fiche quand je les vois toucher si près à nos grandes vŽritŽs que leur sŽcheresse de coeur compromet et profane. Enfantin a certainement des aperus remarquables mais il est plein d'Žgo•sme et de fatuitŽ" (Correspondance avec le baron Spedalieri)

"Fourrier retourna le système de Swedenborg, pour crŽer sur la terre le paradis des attractions proportionnelles aux destinŽes. Par les attractions il entendait les passions sensuelles auxquelles il promettait une expansion intŽgrale et absolue. Dieu, qui est la suprme raison, marqua d'un sceau terrible ces doctrines rŽprouvŽes : les disciples de Fourrier avaient commencŽ par l'absurditŽ, ils finirent par la folie." (Histoire de la Magie, p. 470)

En 1845, dans Le Livre des larmes, il dŽveloppe pour la première fois des notions ŽsotŽrisantes. Durant cette pŽriode il compose aussi des chansons et illustre deux ouvrages d'Alexandre Dumas : Louis XIV et son siècle et Le Comte de MontŽ-Cristo. Adèle Allenbach, devenue actrice, vient le voir souvent. Elle conserva toujours la mme admiration pour son "petit-père" dont elle accompagna le cercueil jusqu'à sa dernière demeure.

A. Constant habite quelques temps à Chantilly, puis revient se fixer à Paris, au no 10 de la rue Saint-Lazare. Il devient l'ami de Charles Fauvety et les deux hommes fondent en 1845 la revue mensuelle : La VŽritŽ sur toutes choses. Celle-ci ne parut que pendant 4 mois.

Depuis son retour d'Evreux, il se rendait frŽquemment à Choisy-le-Roy où il avait rencontrŽ en 1843 Melle EugŽnie Chenevier, sous-ma”tresse à l'Institution Chandeau. Parmi les pensionnaires de l'Institution se trouvait la jeune Marie-NoŽmi Cadiot, à laquelle EugŽnie s'Žtait liŽe d'amitiŽ. Lorsque les deux jeunes filles sortaient le dimanche, A. Constant les accompagnait, et ils passaient tous trois de bons moments.

EugŽnie Chenevier accepta d'tre sa femme devant Dieu. Confiante en l'avenir, elle s'Žtait dŽjà donnŽe à lui et attendait un enfant. Ce fils, Xavier Henri Alphonse Chenevier, qui naquit le 29 septembre 1846, vŽcut jusqu'en 1916, et eut lui-m”me un fils, Pierre (par la ligne d'EugŽnie, la descendance d'Eliphas LŽvi reprŽsente aujourd'hui plus de 40 personnes, à la sixième gŽnŽration).

marie-noŽmi cadioteugŽnie chenevier
A gauche,
EugŽnie Chenevier.

A droite,
Madame A.-L. Constant, nŽe Marie-NoŽmi Cadiot.





Mais Marie-NoŽmi Cadiot tomba amoureuse... Après avoir entretenu une correspondance enflammŽe avec A. Constant, elle s'Žchappe un beau jour de chez ses parents pour aller se rŽfugier dans la mansarde de celui-ci. Son père exige alors le mariage, sous la menace d'une accusation de dŽtournement de mineure, car la jeune fille n'avait alors que 18 ans. A. Constant dut se rŽsigner.

La cŽrŽmonie civile eut lieu à la mairie du 10ème arrondissement, le 13 juillet 1846. La famille Cadiot n'avait pas voulu doter NoŽmi, et les deux Žpoux Žtaient tellement dŽnuŽs de ressources qu'ils firent leur repas avec quelques sous de pommes de terres frites achetŽes sur le Pont-Neuf.

Depuis l'affaire de La Bible de la libertŽ (1841), on empchait A. Constant d'exprimer sa pensŽe en lui refusant l'insertion dans les journaux. A l'instigation NoŽmi, il se remet à faire de la politique. Il collabore notamment à La DŽmocratie Pacifique, et Žcrit un pamphlet virulent : La Voix de la famine. Le 3 fŽvrier 1847, on le condamne encore à un an de prison et 1000 Francs d'amende. Sa femme demande gr‰ce pour elle et l'enfant qu'elle porte auprès des ministères et obtient finalement sa libŽration au bout de 6 mois. Mme Constant accouche en septembre 1847 d'une fille, Marie. La petite Marie mourra en 1854 à l'‰ge de 7 ans, au grand dŽsespoir de A. Constant qui l'adorait.

La rŽvolution de fŽvrier 1848 lui donnant plus de libertŽ, il commence à diriger une revue gauchiste : Le Tribun du Peuple, qui n'eut que quatre numŽros, du 16 au 30 mars 1848. Il fonde ensuite avec ses amis Esquiros et Le Gallois un club politique : le Club de la Montagne, composŽ surtout de travailleurs. Arrivent les journŽes de juin, insurrection des classes laborieuses amenŽe par la rŽaction pour faire pŽrir la RŽpublique naissante. Le 23 juin 1848 faillit tre fatal à A. Constant : on fusilla, croyant avoir affaire à lui, un marchand de vin qui lui ressemblait au coin de la rue Saint-Martin et de la rue d'Arcis. Le 24, Mgr Affre, voulant apaiser les insurgŽs, reut une balle et mourut trois jours plus tard. A. Constant dŽsirait reprŽsenter le peuple à l'AssemblŽe Nationale, mais sa tentative Žchoua. Son ami Esquiros fut en revanche Žlu le 13 mai 1849, et les deux hommes ne se frŽquentèrent plus. Le Testament de la LibertŽ (1848), qui rŽsume ses idŽes politiques, sera son dernier ouvrage du genre. A cette Žpoque, Madame Constant, qui avait dŽjà publiŽ dans la revue de son mari et frŽquentŽ le Club des Femmes de Mme Niboyet, se lance dans le monde parisien. Elle Žcrit dans Le Tintamarre et Le Moniteur du Soir des feuilletons littŽraires sous le pseudonyme de Claude Vignon (tirŽ d'un roman de Balzac). C'est une pŽriode de relative aisance pour le couple. NoŽmi prend des leons du cŽlèbre sculpteur Pradier, et gr‰ce à cette haute relation A. Constant obtient deux commandes de tableaux du Ministère de l'IntŽrieur.

Parallèlement, il lit la Kabbala Denudata de Knorr de Rosenroth, Žtudie les Žcrits de Boehme, Saint-Martin, Swedenborg, Fabre d'Olivet, Chaho, et Goerres.

Fin 1850, il rencontre l'abbŽ Migne, fondateur et directeur de la librairie ecclŽsiastique de Montrouge, qui lui commande pour sa collection un Dictionnaire de la littŽrature chrŽtienne. Paru en 1851, l'ouvrage Žtonne par la science profonde qu'il renferme. Vers cette Žpoque A. Constant rencontre le savant polonais Ho”nŽ Wronski, dont l'oeuvre fait sur lui une impression durable et l'oriente vers la pensŽe mathŽmatique et le messianisme napolŽonien. Commence alors la rŽdaction du Dogme et rituel de la Haute Magie. Il prend le pseudonyme d'Eliphas LŽvi, ou Eliphas LŽvi Zahed (traduction en hŽbreu de Alphonse-Louis Constant).

"La foi n'est qu'une superstition et une folie si elle n'a la raison pour base, et l'on ne peut supposer ce qu'on ignore que par analogie avec ce qu'on sait. DŽfinir ce qu'on ne sait pas, c'est une ignorance prŽsomptueuse; affirmer positivement ce qu'on ignore, c'est mentir". (Dogme et Rituel de la Haute Magie, p. 360).


prognomètrehoënŽ wronski
A gauche, le Prognomètre de Wronski, machine mathŽmatiquo-philosophique, qu'Eliphas eut un jour le bonheur de dŽcouvrir chez un brocanteur. Cette machine Žtait censŽe permettre de calculer les probabilitŽs des faits prŽsents, passŽs, et à venir, pour en venir à dŽterminer la valeur de tous les x imaginables. Il semblerait que cette machine soit aujourd'hui dŽtenue par les descendants de Papus.

A droite, HoënŽ Wronski.



Mme Constant, qui avait une liaison avec le marquis de Montferrier (beau-frère de Wronski) depuis quelques temps, s'enfuit un jour pour ne plus revenir. ProfondŽment blessŽ, il se remet au travail pour tenter d'Žchapper au chagrin.

Au printemps 1854, il se rend à Londres, y rencontre le Dr. Ashburner et Sir Edward Bulwer-Lytton, cŽlèbre auteur de romans fantastiques (Zanoni, le Ma”tre Rose-Croix est son ouvrage le plus connu), qui devient son ami et le fait admettre au sein des cercles rosicruciens. EncouragŽ par une amie de celui-ci initiŽe de haut grade, il tente une sŽrie d'Žvocations. Au cours de l'une d'elles, le fant™me d'Apollonius de Tyane lui appara”t en lui indiquant l'endroit de Londres où il pourrait trouver son Nyctemeron (cf. le rŽcit du sŽjour dans Dogme et Rituel de la Haute Magie, pages 132 à 135). Pourtant Eliphas LŽvi demeurera toujours opposŽ aux expŽriences de magie. Quand plus tard il eut quelques disciples, il leur fit promettre de ne jamais tenter la plus petite expŽrience et de ne s'occuper que de la partie spŽculative de la philosophie occulte.

bulwer-lyttonl'”tre de la vision

Mle EugŽnie Chenevier Žtait à Londres depuis quelques annŽes, où elle gagnait pŽniblement de quoi Žlever son enfant. A. Constant lui Žcrivit pour lui demander son pardon et il l'obtint. Pendant ce temps à Paris, son ami Adolphe Desbarolles prend avec l'ex-Mme Constant les arrangements nŽcessaires et fait dŽmŽnager les affaires personnelles du Ma”tre.



A gauche : Sir Edward Bulwer-Lytton.

A droite : l'”tre de la vision, d'après le carnet d'Eliphas.


Revenu en France en aožt 1854, Eliphas loge quelques temps dans l'atelier de peintre de son ami Desbarolles, puis habite une modeste chambre d'Žtudiant au 1er Žtage du n° 120 boulevard du Montparnasse, où il achève Dogme et rituel de la Haute Magie, qui para”t de 1854 à 1856. Alors commence le succès, mais non la fortune.

En 1855, il fonde avec Fauvety et Lemonnier la Revue Philosophique et Religieuse qui para”tra pendant trois ans et dans laquelle il Žcrit de nombreux articles sur la Qabbale. DŽlaissant un peu la philosophie occulte, il se remet à composer des chansons. L'une d'elle, dans laquelle il compare NapolŽon III à Caligula lui vaut une nouvelle fois la prison. Mais quelques jours après son incarcŽration il Žcrit une autre chanson où il explique satiriquement que les juges ont commis une mŽprise, qu'il n'a jamais comparŽ personne à Caligula, et la fait porter à l'empereur qui lui pardonne. D'avril à juin 1856 il publie des chansons dans Le Mousquetaire d'Alexandre Dumas gr‰ce à Desbarolles.

Le 3 janvier 1857, un ŽvŽnement sanglant plonge Paris dans la stupeur. L'archevque de Paris, Monseigneur Sibour, est assassinŽ par un prtre interdit, Louis Verger, alors qu'il inaugurait la neuvaine de Sainte-Geneviève à Saint-Etienne-du-Mont. Les deux nuits prŽcŽdentes, Eliphas avait fait un r”ve prŽmonitoire qui se terminait pas les paroles : "viens voir ton père qui va mourir !". Son père Žtant mort depuis longtemps, il n'en comprit pas immŽdiatement le sens. Le 3 janvier vers quatre heures de l'après-midi, Eliphas se trouvait parmi les pèlerins qui assistaient à l'office au cours duquel l'archevque devait succomber. Mais ce n'est qu'en lisant plus tard la description de l'assassin dans les journaux, qu'il se souvint d'un prtre p‰le rencontrŽ avec Desbarolles un an auparavant chez Mme A. et qui cherchait le grimoire d'Honorius. Cet Žpisode est relatŽ en dŽtail dans La Clef des grands mystères (1861), pages 139 à 151.

pantacle de trithème

Après trois annŽes passŽes boulevard du Montparnasse, il va loger au n° 19 avenue du Maine vers juin 1857. Cette chambre ensoleillŽe, qu'il dŽcore en mettant à profit ses talents d'artiste, verra les sept meilleures annŽes de sa vie.

En 1859, la publication de l'Histoire de la Magie lui rapporte 1000 Francs, ce qui est une somme importante pour l'Žpoque, et le consacre en attirant à lui la plupart des ŽsotŽrisants franais (notamment Henri Delaage, Luc Desages, Paul Auguez, Jean-Marie Ragon, Henri Favre, et le Dr. Fernand Rozier, que l'on retrouvera plus tard aux c™tŽs de Papus). Il connut aussi le cartomancien Edmond et le magnŽtiseur Cahagnet.


Ci-contre le pantacle de Trithème, reconstituŽ par Oswald Wirth d'après les indications d'Eliphas LŽvi : "Le sage s'appuie sur la crainte du vrai Dieu, l'insensŽ est ŽcrasŽ par la peur d'un faux dieu fait à son image"; c'est là le sens exotŽrique de l'emblème, mais, selon le Ma”tre, il renferme aussi la formule indicible du Grand Arcane.
(cf. Histoire de la Magie, page 346)




SollicitŽ par ses amis Fauvety et Caubet, il se fait recevoir maon. InitiŽ le 14 mars 1861 dans la loge Rose du parfait Silence, dont Caubet Žtait le VŽnŽrable, il dŽclare dans son discours de rŽception :

"Je viens apporter au milieu de vous les traditions perdues, la connaissance exacte de vos signes et de vos emblèmes, et par suite, vous montrer le but pour lequel votre association a ŽtŽ constituŽe..." (CAUBET, Souvenirs, Paris, 1893).

La cŽrŽmonie eut lieu en prŽsence d'un grand nombre de Frères à qui il tenta d'expliquer que le symbolisme Maonnique est empruntŽ à la Qabbale. Mais ce fut peine perdue, on ne le crut pas.

Entre temps, Mle EugŽnie Chenevier et son fils Žtant revenus à Paris, Eliphas fait savoir qu'il dŽsire s'occuper de l'enfant. La mère cède à ce dŽsir, mais une brouille survient en 1867 pour des questions d'argent et il ne reverra plus ni la mère, ni le fils jusqu'à sa mort. En 1861, il publie La Clef des grands mystères, dernier volet de la trilogie commencŽe avec Histoire de la Magie et Dogme et rituel de la Haute Magie.

alphonse chenevier

Le Ma”tre travaille beaucoup, initiant aux Sciences occultes des Žrudits appartenant à la plus haute aristocratie, et mme l'Žvque d'Evreux, Mgr Devoucoux, à qui il donne de leons de Qabbale. Gr‰ce à l'argent peru en rŽmunŽration de ses leons, il vit dans un relatif confort matŽriel, enrichissant sans cesse sa bibliothèque. Avec le comte Alexandre Branicki, hermŽtiste, il rŽussit quelques expŽriences probantes du Grand Oeuvre dans un laboratoire installŽ au ch‰teau de Beauregard, à Villeneuve-Saint-Georges. Ce ch‰teau appartenait à la veuve d'HonorŽ de Balzac et Eliphas devint aussi bient™t l'ami du beau-fils de Madame de Balzac, le comte Georges Mniszech. Le ch‰teau, saccagŽ par les prussiens en 1870, est aujourd'hui la mairie de Villeneuve-Saint-Georges.


Ci-contre, Alphonse Chenevier, fils d'Eliphas LŽvi et d'EugŽnie Chenevier.



En mai 1861, il retourne à Londres, accompagnŽ du comte Alexandre Branicki, passer quelques mois auprès de Bulwer-Lytton, arrivŽ à la tte de la Rosicrucian Society of England cette annŽe-là. Au cours de ce deuxième sŽjour, Eliphas LŽvi rend plusieurs fois visite à Eugène Vintras, qui lui avait envoyŽ deux de ses disciples pour l'inviter des annŽes auparavant. Il le considère non pas comme un prophète, mais comme un mŽdium singulier, un intŽressant sujet d'Žtudes, et lui achète mme son livre L'Evangile Eternel.

En juillet 1861, le baron italien N-J Spedalieri avait achetŽ chez un libraire de Marseille le Dogme et rituel de la Haute Magie et dŽcidait de prendre contact avec l'auteur. S'ensuivit une correspondance de plus de 1000 lettres qui dura du 24 octobre 1861 au 14 fŽvrier 1874. C'est un cours de Qabbale unique, prŽcis, rempli de figures explicatives et d'anecdotes. Spedalieri fut l'un des plus importants "mŽcènes" du professeur de Sciences occultes.

RentrŽ à Paris, Eliphas LŽvi publie Le Sorcier de Meudon, dŽdiŽ à Mme de Balzac. Depuis son retour de Londres, il assiste rŽgulièrement aux rŽunions maonniques de la loge Rose du parfait Silence. Le 21 aožt 1861, on lui confère le grade de Ma”tre. A la suite d'un long discours sur les Mystères de l'Initiation qu'il pronona le mois suivant, un Frère, le professeur Ganeval, ayant voulu prŽsenter quelques observations sur ce qui venait d'tre dit, se heurta aux protestations d'Eliphas, qui se retira et ne reparut plus en loge. Les tentatives de Caubet pour le faire revenir sur sa dŽcision le lendemain furent infructueuses. La loge Rose du parfait Silence sera mise en sommeil en 1885, mais n'y cherchons peut-”tre pas, comme Oswald Wirth, une relation de cause à effet.

"J'ai cessŽ d'tre Franc-Maon parce que les Francs-Maons, excommuniŽs par le Pape, ne croyaient plus devoir tolŽrer le catholicisme". (Le Livre des Sages)

Le 29 aožt 1862 para”t Fables et symboles, ouvrage dans lequel Eliphas LŽvi analyse les symboles de Pythagore, des Evangiles apocryphes, du Talmud...etc... Quelques fois il frŽquente incognito les rŽunions spirites pour se documenter. Pierre Christian, auteur de l'Žtrange roman L'Homme rouge des tuileries, fut le voisin et l'ami d'Eliphas et profita de ses entretiens et de ses leons toutes bŽnŽvoles. En 1863 meurt Louis Lucas, chimiste initiŽ aux secrets d'Hermès, disciple de Wronski et ami d'Eliphas. Ses Žcrits contiennent la première synthèse scientifique qui allie Science occulte et sciences expŽrimentales. Il Žtait l'inventeur d'un appareil capable de mesurer l'Žquilibre du magnŽtisme vital, qu'il appelait le biomètre. Cet appareil a trouvŽ depuis une bien curieuse utilisation : un appareil très similaire fait en effet partie de la panoplie des scientologues !

Le 15 mai 1864, Eliphas dŽmŽnage dans un trois pièces au 2ème Žtage du no 155 rue de Sèvres, sa dernière demeure. En 1865 para”t La Science des esprits, recueil d'essais traitant à nouveau du symbolisme des Evangiles apocryphes, du Talmud, ...etc...(absolument rien à voir avec le spiritisme). A l'ŽtŽ 1865, l'Žditeur Larousse lui demande d'Žcrire quelques articles de Qabbale pour son Grand Dictionnaire. Il travaille en mme temps à un ouvrage superbe, mais d'une valeur historique contestable, Le Livre des splendeurs, qui traite surtout de la Qabbale du Zohar et qui ne para”tra qu'après sa mort. A cette Žpoque il commence à ressentir souvent des douleurs nŽvralgiques à la tte, qui le font beaucoup souffrir. Durant le siège de Paris en 1870, sa vie fut des plus pŽnibles car les communications avec la province Žtant coupŽes, il ne pouvait plus recevoir de subsides de la part de ses Žlèves. La duretŽ de son service comme Garde National rŽvèle une maladie de coeur. Une fois la Commune terminŽe, le Ma”tre totalement dŽnuŽ de ressources une fois de plus, trouve chez une de ses Žlèves, Mme Mary Gebhard, qui habitait Elberfeld en Allemagne, une longue et chaude hospitalitŽ. Les ŽvŽnements lui inspirent quelques pensŽes qu'il rŽunit sous le titre Les Portes de l'Avenir.

baron spedialieri

A son retour d'Allemagne, il apprend la mort de la baronne Spedalieri. La mort de sa femme affecte tellement le baron qu'il se croit devenu matŽrialiste et athŽe et finit par se dŽtourner du Ma”tre. En dŽcembre 1871, Eliphas LŽvi termine un autre manuscrit : le Grimoire Franco-Latomorum, consacrŽ à l'explication des rites de la Franc-Maonnerie. A l'automne 1872, son ex-femme, Žcrivain et sculpteur dŽsormais reconnue, se marie avec le dŽputŽ de Marseille, Maurice Rouvier, qui deviendra ministre du commerce. Sa santŽ continue de se dŽtŽriorer. A cause d'une maladie de coeur il est sujet à des Žvanouissements au cours desquels il dit avoir des visions extatiques. Pendant l'annŽe 1873, il achève le manuscrit de L'Evangile de la Science.


Ci-contre, le baron N-J Spedalieri.



En novembre 1873, Judith Mendès, fille de ThŽophile Gautier, avait eu besoin pour un de ses romans orientaux, de renseignements sur la Qabbale chaldŽenne. La renommŽe l'avait conduite tout droit chez Eliphas LŽvi, qui invitŽ un jour chez son père, avait prŽdit à la jeune fille ses succès de jeune femme en lisant dans sa main. Son mari Catulle Mendès prŽsenta Eliphas à l'Žcrivain Victor Hugo, qui para”t-il connaissait les ouvrages du Qabbaliste et les avait mme apprŽciŽs.

L'annŽe 1874 fut très douloureuse à passer : une bronchite assez grave, des Žtouffements, et une fièvre persistante ne lui laissèrent presque aucun repos. Ses jambes s'enflèrent peu à peu et une sorte d'ŽlŽphantiasis se dŽclara bient™t. En janvier 1875, le Ma”tre achève son dernier manuscrit : Le CatŽchisme de la Paix. Le 31 mai 1875, il s'Žteint au no 155 rue de Sèvres, à l'âge de 65 ans. On l'inhuma au cimetière d'Ivry, une simple croix de bois marquant l'emplacement de sa tombe. En 1881, son corps fut exhumŽ et ses restes placŽs dans la fosse commune.

Remerciements à M. Paul Chenevier, descendant direct d'Eliphas LŽvi, pour son prŽcieux complŽment d'informations :

Alphonse Chenevier (nommŽ Xavier Henri Alphonse Chenevier), fils d'EugŽnie, n'a pas ŽtŽ reconnu par son père naturel, et est donc nŽ « de père inconnu » pour l'Žtat-civil. Il fut ŽlevŽ principalement par son oncle (Pierre Lema”tre, Žpoux de la soeur d'EugŽnie), car sa mère, pour subvenir à ses besoins et à ceux de son fils, a ŽtŽ travailler en Angleterre comme gouvernante et professeur de franais; en 1860, il passa un an chez son père naturel, qui Žtait lui-m”me sŽparŽ de sa femme (NoŽmi Cadiot) depuis 7 ans (un an avant la mort de leur fille Marie, mort qui affecta la santŽ mentale de NoŽmi). La brouille dŽfinitive qui intervint en 1861 entre Alphonse Constant et EugŽnie Chenevier (pour une sordide histoire d'argent) le sŽpara de son père, qu'il ne revit que sur son lit de mort. En 1865, Mme Constant obtint devant un tribunal civil un jugement en nullitŽ du mariage qu'elle avait contractŽ, au titre de ce que l'Žtat religieux d'Alphonse Constant interdisait le mariage (loi organique du Concordat de Germinal an X). De fait l'acte de mariage n'existe plus. Devenu mŽcanicien-serrurier (dŽpanneur de coffres-forts chez Fichet), Alphonse Chenevier se maria à Marie Octavie Lefèvre, fleuriste de son Žtat, en 1868, et eut une fille en 1869, Marguerite (qui mourut en 1901). Le 6 novembre 1888, 19 ans après Marguerite, naquit leur fils, Pierre Chenevier, à Paris, dans le 15ème arrondissement (CitŽ Talma, devenue aujourd'hui la rue Dalou). Pierre fut probablement un "cadeau tardif " de la Providence pour ses parents, car sans lui, Eliphas LŽvi n'aurait eu aucune descendance directe (ou connue).

Pierre Chenevier fut un Žlève studieux, et brillant. Il passa les grands concours (Polytechnique, Normale), et choisit l'ƒcole Normale de MathŽmatiques. Devenu professeur, il fit une carrière brillante, enseigna les mathŽmatiques spŽciales à Louis Le Grand assez jeune, et ses livres de cours de mathŽmatiques, qui eurent un succès considŽrable en librairie scolaire dans les annŽes 30, furent tenus pour des valeurs sžres jusqu'au dŽbut des annŽes 50. Devenu inspecteur gŽnŽral, il fut mis en retraite anticipŽe à la LibŽration pour avoir occupŽ un poste technique au ministère de l'ƒducation Nationale sous Vichy. Il mourut le 8 novembre 1977.

Pierre Chenevier eut 4 enfants : Jean, HŽlène, Henri, et Claudette. Jean, nŽ le 30 avril 1918, eut une scolaritŽ très brillante, sortit major de l'ƒcole Polytechnique en 1939, et fit une carrière marquante dans l'industrie pŽtrolière entre 1947 et 1978, tout en participant activement à des activitŽs extra-professionnelles (et bŽnŽvoles) tournŽes vers la formation et la prospective (il fonda entre autres l'Institut de l'Entreprise avec Franois Dalle, et prŽsida le CRC – Centre de Recherche des Chefs d' Entreprises – pendant plus de 20 ans). MariŽ en 1941 à AndrŽe Dontot, plus jeune agrŽgŽe de mathŽmatiques de son temps, il eut neuf enfants (tous vivants). Jean mourut le 20 juillet 1998, dans sa 80ème annŽe, dans la confiance d'une foi chrŽtienne rayonnante, mise à l'Žpreuve de la maladie (Parkinson).

Jean Žtait mon père (je suis le troisième des 9 enfants), et le portrait d'ƒliphas LŽvi, peint par Ch. Revel en 1874, est toujours chez notre mère, à Versailles. Par la ligne d'EugŽnie, la descendance d'ƒliphas LŽvi reprŽsente aujourd'hui plus de 40 personnes, à la sixième gŽnŽration.