UN SERVITEUR DE L'ÉTAT DE GENÈVE
Albert Sassi

Au sujet de la retraite de M. Albert Sassi - que La Suisse a annoncée hier - M. Albert Picot nous prie de publier ce qui suit:

Une droiture absolue, une grande intelligence pratique, une âme profondément religieuse.
Albert Sassi qui vient d'être atteint, en pleine vitalité, par une inexorable limite d'âge de 65 ans, quitte le Département du commerce, de l'industrie et du travail à la fin de ce mois.
Il vaut la peine de s'arrêter un moment devant cette personnalité originale qui a rendu à la République de Genève de si grands services.
Sassi est né italien. Il a fait la guerre 1914-18 dans la plaine du Pô et fut aviateur, instructeur de jeunes soldats américains avec lesquels il apprit l'anglais.
A son retour il devint citoyen genevois avec sa famille.
En 1935, le Conseil d'État le sortit de l'ombre d'un poste subalterne et le nomma inspecteur des fabriques pour le canton.
Il se distingua vite dans ce poste important, révélant d'étonnantes connaissances techniques et montrant un très grand courage pour exiger, auprès des industriels puissants, des réalisations sanitaires de valeur. Si la salle des génératrices de Verbois a des fenêtres et la lumière du jour, c'est à Sassi qu'on le doit.
Sa compétence dans les questions de travail le fit désigner comme secrétaire de l'Office de conciliation et, pendant 25 ans, avec les juges Charles Barde, Montfalcon, puis Eger, il aida ces magistrats à régler de nombreux litiges collectifs. Sa documentation était rès vaste et souvent c'est lui qui suggérait aux juges des solutions originales, fruits de son travail acharné.
Lorsque le conflit devenait grave et passait de l'Office au Conseil d'État, Albert Sassi fonctionnait aussi comme secrétaire des arbitres et l'on ne saurait trop dire qu'il a travaillé là à la paix sociale avec des dons exceptionnels de diplomate avisé. Au cours des deux grandes grèves de la CGTE, au cours du conflit des installateurs électriciens, pendant la grève du bâtiment de 1946, Sassi à côté de MM. Picot, Casaï, Pugin, Ch. Rosselet, Treina a été souvent celui qui par ses suggestions, a évité des catastrophes. Si l'on reprend le récit de la dure soirée du 28 avril 1946, on se rendra compte de l'exactitude de ce fait. Sassi toujours objectif a eu un sens social exceptionnel devant lequel on doit s'incliner. Lorsqu'il a eu encore sur les épaules le contrôle des prix - à une époque où il s'agissait de toutes les marchandises et non pas seulement des loyers - Sassi montra beaucoup de caractère. Les producteurs faisaient assaut à son bureau pour se plaindre des mesures prises. Les consommateurs, qui auraient pu le remercier, ignoraient son travail.
Il ne se laissa jamais décourager par cette tâche ingrate.
Le travail si efficace que faisait Sassi avec un éternel sourire était inspiré par des convictions religieuses extrêmement fermes. Il est difficile de les définir, car elles plongent à la fois dans des traditions chrétiennes très orthodoxes et aussi dans un certain bagage oriental. Mais tout ce qu'on peut dire, c'est que sa foi lui a donné un sens social, un don de contact avec tous, extrêmement frappants.
L'État de Genève perd un grand serviteur et aussi un apôtre de la paix sociale. C'est à juste titre que dans une cérémonie d'adieu très émouvante, le président Émile Dupont, le juge Eger, le secrétaire général Archinard ont insisté sur les mérites d'Albert Sassi.
Que sa retraite soit heureuse.

Albert PIGOT.
ancien président du Département
du commerce (1932-1945)