S'ils pouvaient ressentir un soupçon de crainte à cette splendide altitude, cette crainte serait pour le débutant sur le sentier, qui n'est pas encore exempt de tout orgueil.

Aidé par la lumière de ses grands précurseurs qui ont rejeté l'ignorance et la superstition de la masse, fort de la force de sa divinité, le pélerin gravit la colline en apprenant sans cesse à mourir, en se crucifiant volontairement dans les mondes de la forme pour renaître dans les mondes sans forme. Il mortifie sa chair, non dans une grotte d'ermite ou une cellule de moine, ni par la flagellation ou le cilice, ni par des pénitences qui détruisent la beauté de la chair, mais en mortifiant le mental et la volonté. Son ascétisme consiste à se restreindre en tout; sa pénitence, c'est le sacrifice de tout ce qui pourrait entraver ses progrès sur le sentier. Pourtant il ne connait pas la torture et rarement au début l'angoisse de l'âme.

Bien qu'il meure sans cesse et souffre toutes les affres de la mort, il n'est pas malheureux. Il est rempli de joie, car il sait que chaque douleur ressentie, que chaque clou ou lance qui le traverse, libère plus de pouvoir. Plus le sang coule de ses plaies dans le monde inférieur, plus il en acquiert.

Ainsi il apprend à connaître le mystère des mains, des pieds et du flanc percés. Il sait qu'il ne pourra étendre ses mains et sauver le monde que lorsqu'elles seront percées de clous, qu'il ne pourra porter la croix que lorsque son corps ploiera sous elle, que le pouvoir royal émanera de lui que lorsqu'il portera la couronne d'épines; il sait qu'il ne pourra payer le péage pour continuer sa route que lorsque son flanc sera percé, que lorsque la lance du soldat (symbole de lutte, séparativité et douleur) aura ouvert son coeur et qu'il atteindra, après avoir donné son sang, le pays de la joie où la lutte, la séparativité et la douleur ne pouront plus l'atteindre, et qu'il entendra l'écho des voix angéliques résonner dans ce pays, dans l'acte même de donner. Une faible lumière comme celle d'une bougie allumée sur le rebord de la fenêtre de sa demeure spirituelle percera l'obscurité et la douleur.

Alors qu'il meurt, crucifié dans les mondes de la forme, les hommes s'émerveilent de son courage, car il sourit même lorsqu'il souffre et ses yeux brillent même dans les ténèbres de l'agonie.